Yichen Ji art numérique : l’humain face aux machines
Entre téléphone à cadran, cristaux impossibles et horloge imprévisible, Yichen Ji transforme les technologies en expériences profondément humaines.
Yichen Ji art numérique ne se résume pas à une démonstration de technologie. Pour l’artiste, les outils computationnels servent plutôt à interroger notre manière de percevoir le monde, de nous rapprocher les uns des autres et de composer avec les questions sans réponse évidente. Né à Shanghai et aujourd’hui installé à New York, il fait dialoguer création numérique, sculpture, installation et sérigraphie. Ses œuvres donnent une forme concrète à des idées parfois abstraites, sans prétendre trancher les débats qu’elles soulèvent.
Dans Synthetic Genesis, un téléphone futuriste invite le public à appeler plus de 100 000 personnages fictifs conçus avec l’intelligence artificielle. La série Lattice transforme des structures cristallines impossibles en sérigraphies. Avec Chaos Clock, le geste banal de lire l’heure devient imprévisible. Trois projets différents, mais une même préoccupation : que se passe-t-il lorsque les systèmes numériques s’intègrent à nos gestes et à nos émotions ?
Yichen Ji et l’art numérique, entre idée et matière
Ji ne choisit pas d’abord une technique pour ensuite lui trouver un sujet. Il part généralement d’une question ou d’un sentiment, puis cherche la forme qui permettra au public de le comprendre le plus directement. Une œuvre sur la perception ou le temps peut demander une présence physique, un déplacement, une interaction. Une réflexion sur les images et les systèmes génératifs peut, à l’inverse, trouver sa place sur une surface plane, comme une estampe.
Cette méthode évite de faire de la technologie un simple effet de style. L’artiste ne cherche pas à appliquer un procédé numérique parce qu’il paraît neuf ou spectaculaire : il veut que le médium soit nécessaire à l’idée. L’expérience du visiteur devient alors une partie de la composition. Il ne s’agit pas seulement de regarder un objet fini, mais parfois d’agir, de se déplacer ou d’accepter que l’œuvre se transforme au contact de chacun.
Ce rapport aux formes vient aussi de deux villes que Ji connaît intimement. Shanghai et New York partagent, selon lui, une densité et une vitesse qui rendent la vie urbaine particulièrement intense. Le moderne et l’usé s’y côtoient, comme le poli et le brut dans ses œuvres. Shanghai a nourri son intérêt pour la transformation et l’accélération technologique. À New York, il a appris à travailler concrètement les matériaux et à envisager sa pratique comme une carrière.
Synthetic Genesis, un téléphone pour parler à l’IA
L’idée de Synthetic Genesis a pris forme autour de 2023. Ji observait alors des personnes en ligne décrire des relations affectives avec des systèmes conversationnels, qu’elles considéraient comme des partenaires, des amis ou des confidents. Il a également remarqué des gestes d’attachement très concrets, ainsi que la présence de publicités pour des services de compagnie par IA dans le métro new-yorkais.
Plutôt que de réduire ces comportements à une absurdité, il s’est demandé pourquoi une interaction avec une machine, dont l’artificialité est connue, pouvait susciter une émotion sincère. Cette interrogation fait écho à l’histoire des chatbots, notamment à ELIZA, un programme des années 1960 auquel des utilisateurs prêtaient déjà des intentions et des sentiments. Mais Ji ne voulait pas traiter le sujet dans une application ou sur un appareil personnel.
Le téléphone public, objet analogique devenu presque obsolète, lui permet de déplacer cette relation dans l’espace physique. Le visiteur consulte un répertoire, choisit une identité et compose un numéro. Ji imagine les personnages, leurs biographies et leur ton, puis accepte de ne pas contrôler la conversation. Chaque appel est différent : le sens se construit entre la personne et le personnage, en temps réel.
La pièce ne désigne pas ces échanges comme authentiques ou factices. Après les essais et les phases de recherche, Ji dit avoir cessé de considérer l’émotion comme fausse simplement parce que son interlocuteur est synthétique. Le sentiment éprouvé par la personne, lui, existe. La question devient moins « est-ce réel ? » que « qu’est-ce que notre capacité à nous attacher à une machine révèle de nous ? ». L’artiste laisse cette incertitude ouverte, sans transformer l’installation en avertissement ou en plaidoyer pour l’IA.
Lattice et Chaos Clock, deux façons de rendre le numérique tangible
Dans Lattice, Ji modélise des structures cristallines qui ne pourraient pas exister dans les conditions physiques ordinaires. Il les fait ensuite revenir dans le monde matériel par la sérigraphie, une technique ancienne, manuelle et imparfaite. L’image imprimée devient la trace tangible d’une forme d’abord produite par calcul.
Le contraste est essentiel. À l’écran, ces cristaux peuvent sembler légers et sans limites ; sur le papier, l’encre, la texture et les petites irrégularités les ancrent dans une réalité matérielle. La sérigraphie ne reproduit pas simplement un rendu informatique : elle le transforme. Cette friction entre origine virtuelle et présence physique donne à l’image une autre qualité, plus fragile et moins lisse.
Chaos Clock part d’une expérience plus intime. Ji vit avec un TDAH et explique que le temps ne lui apparaît pas toujours comme une ligne régulière. Une heure peut sembler passer en quelques minutes, ou s’étirer indéfiniment. Il a donc imaginé une horloge qui ne mesure pas le temps de manière ordonnée : lorsque les aiguilles touchent les chiffres, ceux-ci se dispersent et rebondissent comme des billes de flipper.
Le mécanisme rend visible une sensation personnelle plutôt que de chercher à proposer une autre manière de lire l’heure. Ici, le numérique ne sert pas à corriger le désordre ni à l’effacer. Il lui donne une forme partageable, que le public peut observer et éprouver.
De l’objet intime à la fresque monumentale
L’échelle modifie également la relation entre l’œuvre et son public. Pour une estampe ou un petit objet, l’artiste pense à une personne qui s’approche : les détails, les textures et l’attention silencieuse comptent. Dans une installation immersive, il faut davantage considérer le corps, les mouvements et la manière dont chacun traverse l’espace. Pour une fresque publique de 9 000 pieds carrés, l’œuvre doit aussi être lisible à distance et dialoguer avec tout un environnement.
Ji ne traite donc pas le changement d’échelle comme une simple question de taille. Il transforme la distance, le rythme de découverte et la part d’attention demandée au visiteur. Cette approche donne une cohérence à des projets qui peuvent, au premier regard, sembler éloignés les uns des autres : l’important reste la manière dont une personne rencontre l’œuvre.
Ce choix distingue sa pratique d’une partie de la création technologique, parfois tentée de faire du dispositif le spectacle principal. Chez Ji, l’interactivité ne garantit pas à elle seule une expérience forte. Le téléphone de Synthetic Genesis intéresse parce qu’il met en scène un rituel de communication, tout comme les cristaux de Lattice prennent leur sens dans le passage du calcul à l’impression. La technologie devient matière à relation, plutôt qu’un argument de nouveauté.
Une installation à venir entre nature et machines
Dans son atelier, Ji travaille actuellement sur une nouvelle installation murale consacrée aux liens entre activité humaine, nature et machines. Le projet en est encore au stade du prototype, mais il avance rapidement. L’artiste explore notamment l’utilisation de wafers, dont l’association à l’industrie et aux technologies de pointe correspond aux thèmes de l’œuvre.
Ce projet prolonge les tensions qui traversent déjà son travail : le naturel face à l’artificiel, le numérique confronté à la matière, le système face à l’expérience individuelle. Il ne s’agit pas de réconcilier ces oppositions à tout prix. Ji semble plutôt chercher une forme capable de les maintenir ensemble, avec leurs aspérités. À l’heure où les outils d’intelligence artificielle sont souvent présentés comme des promesses ou des menaces, cette position nuancée a sa valeur : elle invite à regarder ce que nous faisons de la technologie, et ce qu’elle fait à nos façons de vivre.
Questions fréquentes
- Qui est Yichen Ji ?
- Yichen Ji est un artiste né à Shanghai et installé à New York. Il travaille avec les médias numériques, la sculpture, l’installation et la sérigraphie.
- Que propose l’œuvre Synthetic Genesis de Yichen Ji ?
- Synthetic Genesis prend la forme d’un téléphone futuriste permettant aux visiteurs de parler avec plus de 100 000 personnages fictifs dotés d’une identité et d’une personnalité.
- Quelle expérience personnelle a inspiré Chaos Clock ?
- L’œuvre est liée au vécu de Yichen Ji avec le TDAH et à une perception du temps qui peut lui sembler fragmentée, ralentie ou accélérée.




