Muara Arts à Kuala Lumpur : l’art d’ouvrir le dictionnaire

À Kuala Lumpur, une galerie installée dans six shophouses Art déco propose de lire l’art d’Asie du Sud-Est autrement, de A à Z.

À Kuala Lumpur, Muara Arts choisit l’alphabet comme porte d’entrée vers l’art contemporain d’Asie du Sud-Est. La nouvelle institution ouvre le 1er novembre dans six shophouses Art déco de Medan Pasar, ancien cœur marchand de la ville. Sa première exposition, imaginée par Lydia Yee et Zhen Feng Ang, réunit plus de 40 artistes issus de 11 pays. Son ambition : relier des pratiques et des histoires sans réduire la région à un récit unique.

Le lieu occupe près de 20 000 pieds carrés et se présente comme une galerie à but non lucratif consacrée à l’art moderne et contemporain malaisien et régional. Pour Lydia Yee, ancienne directrice de la curation à la Whitechapel Gallery de Londres, l’enjeu consiste autant à construire une programmation qu’à imaginer les conditions d’un accueil ouvert, au-delà du public habituel des institutions artistiques.

Entretien avec Lydia Yee de Muara Arts

Muara Arts à Kuala Lumpur, une adresse ancrée dans la ville

Medan Pasar se trouve au point de rencontre des rivières Gombak et Klang, dans un quartier central qui a changé de visage au fil des décennies. Les six bâtiments qui accueillent Muara Arts datent des années 1930. Ils abritaient autrefois des commerces traditionnels, avant que banques et sociétés financières ne s’y installent dans les années 1960. Leur restauration, confiée à Dr. Tan LM et Sean Carpenter, du studio Linear Vista, fait de l’architecture une partie visible du projet plutôt qu’un simple décor.

Le nom Muara signifie « estuaire » en malais. Les fondateurs, Shanthi Kandiah et Brahmal Vasudevan, attribuent l’idée à Valentine Willie, consultant du projet et figure importante des échanges artistiques en Asie du Sud-Est. L’image est bien choisie : un estuaire est un lieu de rencontre, où des courants différents se rejoignent sans se confondre. C’est aussi le principe revendiqué par la galerie, pensée pour mettre en regard des artistes et des trajectoires multiples.

Le statut à but non lucratif est au centre de cette ambition. Les fondateurs expliquent vouloir faire passer les artistes et le public avant les logiques du marché. Cette position ne garantit pas, à elle seule, une programmation indépendante de toute pression, mais elle affirme une priorité institutionnelle claire : donner aux œuvres un espace de présentation et de discussion qui ne soit pas organisé autour de leur valeur commerciale.

Entretien avec Lydia Yee de Muara Arts

Un dictionnaire pour parcourir l’art d’Asie du Sud-Est

L’exposition inaugurale, A–Z of Southeast Asian Art: A Critical Dictionary, reprend la structure du projet The Critical Dictionary of Southeast Asia de l’artiste singapourien Ho Tzu Nyen, en cours depuis 2017. Les lettres de l’alphabet organisent un parcours composé de peintures, sculptures, textiles, installations, vidéos et œuvres sur papier. À chacune sont associés un à trois travaux, pour construire des rapprochements plutôt qu’une chronologie classique ou un panorama prétendument exhaustif.

Le choix de l’alphabet peut sembler scolaire. Ici, il devient une méthode de montage, avec ses possibilités de jeu, de friction et d’association inattendue. « A » pour Animism ouvre sur une installation multimédia de Zarina Muhammad. « C » pour Corruption accueille une nouvelle sculpture de Pio Abad et Frances Wadsworth Jones. À l’autre bout du parcours, « Z » pour Zoomorphism mène à Live Evil (Kuala Lumpur) de Paul Pfeiffer.

Yee décrit le dispositif comme une expérience curatoriale fondée sur un ensemble de paramètres algorithmiques. Elle et Zhen Feng Ang sont partis d’une liste de termes du dictionnaire de Ho Tzu Nyen, puis d’une sélection d’artistes et d’œuvres identifiés avec l’aide de chercheurs et d’auteurs. Leur travail a consisté à assembler les pièces du puzzle, puis à rencontrer les artistes pour confronter leurs propositions à leur lecture des œuvres.

Certains termes, très spécifiques comme Lai Tek ou « théodolite », ont posé davantage de difficultés. Il fallait parfois choisir un autre mot pour une lettre ou retenir une interprétation différente du terme. Yee ne présente toutefois pas cette méthode comme une contrainte stricte : le dictionnaire de Ho Tzu Nyen est ouvert, comporte plusieurs entrées pour certaines lettres et permet de produire de nouveaux liens. Cette souplesse évite de transformer le classement alphabétique en grille figée.

La démarche rappelle que les mots ne sont jamais de simples étiquettes. Une même entrée peut révéler des histoires différentes selon l’œuvre, le contexte ou la personne qui la regarde. L’exposition fait ainsi écho à d’autres projets de dictionnaires artistiques, notamment The Definitive ABCs of Government et The Definitive ABCs of Ethnography de Wong Hoy Cheong, tous deux réalisés en 1999. Les commissaires ont finalement choisi de s’appuyer sur le système de Ho Tzu Nyen, afin de donner au parcours une cohérence tout en préservant sa capacité à ouvrir des interprétations.

Des artistes en mouvement, pas une région en miniature

Réunir plus de 40 artistes de 11 pays, dont Brunei et le Timor-Leste, expose l’un des défis habituels des grandes expositions régionales : comment rendre visibles des différences sans les aplatir en une seule identité ? Plutôt que de prétendre résumer l’Asie du Sud-Est, Muara Arts organise des rencontres entre œuvres, termes et contextes. Le choix de ne pas convoquer plusieurs dictionnaires comme sources principales vise à maintenir un fil conducteur, sans affirmer qu’il puisse tout expliquer.

La sélection comprend des artistes établis dans la région et d’autres qui vivent loin de leur pays d’origine. Près d’un tiers des artistes présentés n’y résident pas en permanence. Certains ont fui des conflits, d’autres sont partis pour leurs études, des opportunités économiques ou des raisons personnelles. Plusieurs gardent des liens étroits avec leur pays, tandis que d’autres partagent leur temps entre plusieurs lieux.

Pour Yee, cette présence diasporique n’est pas un ajout destiné à élargir artificiellement la carte. Elle reflète une réalité transnationale : les identités artistiques ne coïncident pas toujours avec les frontières ni avec un lieu de résidence unique. Pacita Abad, que Yee avait connue dans le contexte du Bronx Museum of the Arts et dont elle avait contribué à faire acquérir une œuvre pour la collection du musée, figure dans l’exposition. Paul Pfeiffer, rencontré par Yee autour du collectif d’artistes Godzilla et du Whitney Independent Study Program à New York, y est également présenté.

Cette logique de circulation donne au projet une résonance plus large. Dans le paysage culturel, les expositions consacrées aux artistes et à leurs trajectoires se multiplient, de la première exposition de Yung Lean à Stockholm à la proposition pop-up de Slawn à New York. Muara Arts déplace toutefois l’attention de la figure individuelle vers un réseau d’œuvres et de relations, avec la région comme champ de discussion plutôt que comme catégorie à refermer.

Une galerie pensée aussi pour les curieux de passage

L’ouverture d’une institution ne se joue pas uniquement dans son programme. Les fondateurs imaginent un lieu où l’on puisse entrer pendant une pause déjeuner, suivre une visite guidée, assister à une rencontre ou venir en famille le week-end. Un guide destiné aux enfants propose trois gestes simples : regarder, s’étonner, imaginer. Il se termine par l’invitation à écrire sa propre entrée de dictionnaire.

L’exercice traduit une idée utile de la médiation : on n’a pas besoin de maîtriser les codes de l’art contemporain pour commencer à regarder. Les enfants n’ont pas à trouver une réponse correcte, mais à prendre le temps de remarquer un détail et de partager une interprétation. Cette approche peut aussi parler aux adultes, souvent intimidés par les cartels, les références et le vocabulaire spécialisé. À ce titre, l’accueil du public est moins un supplément pédagogique qu’une composante du projet.

Le pari de Muara Arts sera de tenir ensemble cette ouverture et l’exigence d’une programmation ambitieuse. Un dispositif participatif ne remplace pas le travail de recherche, pas plus qu’une sélection internationale ne suffit à garantir une représentation équilibrée. Mais le format du dictionnaire offre un cadre propice aux questions, aux détours et aux désaccords, plutôt qu’une visite qui prétendrait livrer une définition définitive de la région.

Après les shophouses, un théâtre en préparation

Muara Arts n’est que la première étape d’un ensemble culturel plus vaste. Un théâtre, Muara Arts Theatre, est annoncé pour 2029. Le projet vise à réunir galerie et théâtre au sein d’une même structure, une première en Malaisie selon ses porteurs. Chris Lee, qui a passé dix ans à des postes de direction à la National Gallery Singapore, doit prendre le 16 décembre la tête de Medan Pasar Realty et de Muara Arts.

La galerie ouvre au 18 Medan Pasar, à Kuala Lumpur. Elle est accessible du mercredi au lundi, de 10 h à 18 h. Son exposition inaugurale ne promet pas de mettre l’Asie du Sud-Est en cases. Elle propose plutôt de circuler entre les lettres, les œuvres et les histoires, avec l’espoir que le visiteur ajoute ses propres questions au dictionnaire.

Questions fréquentes

Quand ouvre Muara Arts à Kuala Lumpur ?
Muara Arts ouvre le 1er novembre à Medan Pasar, à Kuala Lumpur. La galerie est ouverte du mercredi au lundi, de 10 h à 18 h.
Quelle exposition inaugure Muara Arts ?
A–Z of Southeast Asian Art: A Critical Dictionary, une exposition conçue par Lydia Yee et Zhen Feng Ang. Elle rassemble plus de 40 artistes de 11 pays.
Où se trouve Muara Arts ?
Muara Arts est situé au 18 Medan Pasar, à Kuala Lumpur, en Malaisie. Le lieu occupe six anciens shophouses Art déco.