Comme des Garçons Six : le retour d’un objet culte

Trente-cinq ans après sa dernière parution, Six revient à travers une édition confidentielle, des installations et une collection de tee-shirts.

Le magazine Six Comme des Garçons revient, trente-cinq ans après sa dernière parution, sous la forme d’une édition imprimée confidentielle, d’installations à Tokyo, Paris et Londres, et d’une série de tee-shirts. Plus qu’une opération nostalgique, cette reprise remet en circulation une publication qui, dès la fin des années 1980, envisageait la mode comme un langage visuel ouvert à l’art, à l’architecture et à l’image.

L’actualité s’inscrit dans le calendrier de Frieze et prolonge une idée familière chez Rei Kawakubo : faire exister une marque sans se limiter à montrer des vêtements. La nouvelle édition rassemble des archives et des créations contemporaines choisies pour prolonger l’esprit de Six. Elle a été envoyée à une sélection de clients dans les villes où se tiennent les installations, plutôt que distribuée comme un magazine classique.

Installation du magazine Comme des Garçons « Six » à Frieze London, Dover Street Market

Le magazine Six Comme des Garçons, une parenthèse radicale

Lancé en 1988, Six n’a connu que huit numéros, avant de s’arrêter en 1991. Sa brièveté n’a pas empêché la publication de laisser une empreinte durable dans la mode et la culture de l’image. Son nom renvoyait au sixième sens, associé dans le premier numéro au surréel et à une forme de flair. Une définition volontairement insaisissable, à l’image du projet éditorial.

Six ne fonctionnait pas comme un catalogue de saison. La revue proposait plutôt une vision de la mode qui débordait le vêtement pour dialoguer avec le design, le cinéma, l’architecture, l’art et la photographie. Salvador Dalí, Robert Frank, Jean-Paul Gaultier, Peter Lindbergh, Issey Miyake et Yohji Yamamoto figuraient parmi les contributeurs. Ce voisinage entre disciplines et sensibilités donnait à la publication une portée qui dépassait largement la présentation des collections de Comme des Garçons.

Rei Kawakubo résumait alors son ambition en évoquant la nécessité de préserver le mystère de la haute couture et de représenter les collections par l’image, « purement pour l’image ». La formule éclaire la distance prise par Six avec les codes habituels de la communication de mode. Peu de pages montraient effectivement des vêtements de la marque. L’objet ne cherchait donc pas à vendre une silhouette identifiable, mais à installer un univers et à laisser au lecteur une part d’interprétation.

Cette logique rappelle que l’image de marque ne se construit pas uniquement par la répétition d’un logo ou la mise en avant d’un produit. Six associait des références hétérogènes et laissait la photographie, la mise en page et les idées produire leur propre tension. Dans un paysage contemporain saturé de contenus courts et de publications numériques, ce parti pris conserve une singularité évidente. Il rejoint aussi d’autres façons de remettre le papier au centre d’un projet culturel, comme le montre le magazine de J. Cole, conçu comme un manifeste print.

Installation du magazine Comme des Garçons « Six » à Frieze London, Dover Street Market

Une nouvelle édition entre archives et images contemporaines

La nouvelle édition, la première depuis trente-cinq ans, fait cohabiter six couvertures d’archives et différentes pages issues de la publication avec des œuvres de créateurs d’images actuels. Rei Kawakubo en a assuré la sélection. L’enjeu n’est pas de reproduire à l’identique le magazine d’origine, mais de faire dialoguer son langage visuel avec des images réalisées aujourd’hui.

Le choix d’une diffusion par courrier auprès de clients sélectionnés prolonge le caractère singulier de l’objet. Il ne s’agit pas d’un lancement éditorial classique accompagné d’une large distribution. Cette circulation limitée s’accorde avec la réputation de Comme des Garçons, qui privilégie souvent une relation moins frontale à la communication et aux signes de marque. Elle transforme aussi la réception du magazine : le découvrir relève davantage de la rencontre avec un objet que de la consultation d’un support promotionnel ordinaire.

La démarche n’est pas sans rappeler l’intérêt croissant des maisons de mode pour les formes éditoriales imprimées. Mais ici, le retour de Six s’appuie sur une histoire concrète et sur une conception de la mode déjà constituée à la fin des années 1980. Il ne suffit pas de remettre en circulation un ancien titre pour en retrouver l’énergie. Le dialogue entre archives et créations récentes est donc essentiel : il fait de la réédition une prise de parole présente, et pas seulement un document commémoratif.

Tokyo, Paris et Londres comme terrains d’exposition

Le projet se déploie également dans l’espace physique. À COMME des GARÇONS Aoyama, à Tokyo, des piliers habillés de pages d’archives occupent le lieu. Une installation comparable prend place dans la cour extérieure de Dover Street Market Paris. À Londres, des images sont présentées dans les vitrines de Dover Street Market et peuvent être vues depuis l’extérieur du magasin.

Chaque dispositif s’adapte ainsi à son environnement, plutôt que de reproduire une exposition identique dans les trois villes. Les images agrandies déplacent le magazine hors de ses pages : elles deviennent une composante de l’architecture et de la circulation autour des lieux. Cette manière d’exposer l’archive est cohérente avec l’ambition de Six, qui a toujours cherché à faire sortir la mode de ses cadres habituels.

L’installation de Dover Street Market London est visible jusqu’au 13 novembre 2026, pendant Frieze London. À Paris et Tokyo, les présentations prennent également place dans des espaces liés à l’univers de Comme des Garçons. Le parcours reste donc étroitement associé à la maison, tout en donnant aux images une visibilité dans des lieux traversés par le public.

Douze tee-shirts, entre objet de collection et produit dérivé

Le retour de Six comprend enfin une collection limitée de 12 tee-shirts, chacun reprenant une œuvre sélectionnée dans le magazine. Les modèles sont disponibles en boutique et en ligne pour une durée limitée. Le vêtement porte ici une image plutôt qu’un simple signe de reconnaissance : il prolonge le travail éditorial dans un format que l’on peut porter, sans prétendre remplacer la publication.

Cette déclinaison soulève une question familière pour les marques qui réactivent leurs archives : comment transformer un héritage en objet commercial sans en réduire la portée ? Le risque existe de voir une démarche expérimentale devenir un simple motif de collection. Mais l’association avec une nouvelle édition et des installations donne au projet plusieurs niveaux de lecture. Les tee-shirts sont une porte d’entrée accessible, tandis que le magazine et les interventions dans l’espace rappellent le contexte artistique dont les images sont issues.

La cohérence de l’ensemble tient précisément à cette pluralité. Six n’est pas ramené à un logo ou à une image isolée : il réapparaît comme publication, comme matière d’exposition et comme référence vestimentaire. Cette approche évoque aussi la manière dont certaines maisons utilisent l’autoportrait pour réfléchir à leur propre histoire, à l’image du projet d’Acne Studios pour ses 30 ans.

Ce que Six laisse ouvert

La reprise de Six ne promet pas une relance régulière du magazine. Les informations disponibles décrivent une nouvelle édition et des activations liées à Frieze, sans annoncer de calendrier pour d’autres numéros. Mieux vaut donc lire cette parution comme un geste ponctuel : une façon de rendre visibles des archives, tout en confrontant leur langage à des images contemporaines.

C’est aussi ce qui distingue ce retour d’une simple célébration du passé. Six avait défendu une idée de la mode où l’image pouvait exister indépendamment du vêtement, sans perdre son lien avec lui. En 2026, cette idée trouve un écho dans les installations et dans les tee-shirts, mais elle garde une tension productive : l’objet imprimé est rare, l’accès aux installations dépend des lieux, et la collection est limitée. La nostalgie est présente, mais elle n’est pas le seul sujet. Le véritable enjeu est de voir si l’esprit d’une publication peut encore circuler sans être réduit à ses archives.

Questions fréquentes

Quand le magazine Six de Comme des Garçons a-t-il été publié pour la première fois ?
Six a été lancé en 1988 par Rei Kawakubo. La publication s’est arrêtée en 1991, après huit numéros.
Où voir les installations consacrées à Six ?
Le retour de Six prend la forme d’installations à COMME des GARÇONS Aoyama, à Dover Street Market Paris et à Dover Street Market London. À Londres, la présentation est visible jusqu’au 13 novembre 2026.
Combien de tee-shirts compte la collection Six ?
La collection comprend 12 modèles ornés d’œuvres sélectionnées dans le magazine. Elle est proposée en boutique et en ligne pour une durée limitée.